Une bien étrange inscription PDF Imprimer Envoyer
Samedi, 06 Mai 2017 00:00

 

monnaieVoici ce qu’on lit aux registres de la paroisse Saint-Joseph-de-Chambly, le 27 janvier 1765. Le curé Félix Berey rédige ainsi le résultat d’une délibération des notables de l’endroit, deux ans après la cession du Canada à l’Angleterre.

 

«L’an mil sept cent soixante-cinq, ce vingt-sept janvier, par une assemblée convoquée au prône de la messe de paroisse touchant la paye qu’on croit être fait du papier restant à la fabrique de la dite paroisse St-Joseph, il a été délibéré par les soussignés qu’il convenait et qu’il était à propos de le trafiquer au profit de la fabrique tant en espèces qu’en marchandises au prix le plus avantageux; en foi de quoi ont signé: Niverville, Villefranche, Montizambert, Hertel, Laurent Perrault, Pierre Poirier et Félix Berey, récollet, prêtre.»
 
Les signataires sont Jean-Baptiste Boucher de Niverville (1714-1800), seigneur de Chambly-Ouest, Antoine Grisé de Villefranche (c1690-1781), marchand et major de milice, Pierre-Louis Boucher de Montizambert (1722-1803), coseigneur, Jean-Baptiste-François Hertel de Rouville (1708-1777), coseigneur, Laurent Perrault (c1706-1804) et Pierre Poirier (c1703-1778), cultivateurs et marguilliers, Enfin le récollet Claude-Charles-Félix de Berey (1720-1800), curé. Ce sont les notables de l’époque, en somme.
 
Que se passe-t-il? De quel «papier à trafiquer» parle-t-on, cinq ans après la Conquête?
 
registres argentIl s’agit de l’argent accumulé par la fabrique en monnaie du régime français. On suppose que cet argent (dont on ignore le montant) consistait en monnaie de papier, comme des billets, des lettres de change, des ordonnances de l’intendant et peut-être de la monnaie de cartes. Il en avait circulé une quantité importante. Il en restait encore dans le coffre-fort de la paroisse, six ans après la conquête. On décide donc de la «trafiquer au prix le plus avantageux».


C’est que ce papier-monnaie avait été décrété de nulle valeur et interdit de circulation par Murray dès novembre 1759. Qui a-t-on mandaté pour ce trafic d’argent? On l’ignore. On peut penser que le marchand Antoine Grisé ou le négociant Pierre Boileau (1716-1783) ont pu le solder au plus offrant. Ces deux derniers avaient encaissé bien des bénéfices sous l’administration de l’intendant Bigot.
 
En attendant le rachat par la France de tout ce papier commercial, des spéculateurs le rachetaient à 15% ou 25% de sa valeur nominale. «Plutôt que de risquer une perte totale, bon nombre de personnes s’en départissaient», explique l'historien Jean Hamelin.


Entretemps, la France négociait avec les commerçants. On en arriva à une entente le 29 juin 1764, qui avantage (nous résumons) les «détenteurs de papier acquis avant 1759», mais pénalise les spéculateurs anglais, qui avait racheté de tels papiers de l’Ancien Régime en espérant faire un profit. On renégocie de nouveau pendant plusieurs mois. La décision tombe le 29 mars 1766. La France promet de racheter les lettres de change à 50% de leur valeur et les cartes et ordonnances à 25% de leur valeur nominale. Cette fois, ce sont les épargnants Canadiens qui perdent.


Finalement la France, en banqueroute fiscale, ne paiera pas les dettes d’État ou très peu, explique encore Jean Hamelin. Tous seront perdants, paysans, épargnants, commerçants, spéculateurs, corporations.
 
L’un des signataires, Laurent Perrault, détenait lui aussi des créances sur l’État. Voyons:

·         une lettre de change datant de 1759, valant 2 300 livres.
·         en cartes moulées du trésor, 174 livres;
·         en ordonnances et en billets moulés du trésor, 972 livres. (Antoine Grisé, 18 mai 1761).
 
Mais le sage Perrault avait prudemment transformé une partie de son papier-monnaie en joailleries d’or et d’argent. Il pouvait compter sur «un bas de laine» contenant un gobelet d'argent valant 100 livres, une créole d'or de 48 livres et une tabatière d'argent de 48 livres.
 
Donc, après la défaite militaire, ce fut la déconfiture économique chez nos ancêtres.


Comme quoi l’actuel déficit monétaire en Grèce n’est pas une histoire nouvelle. Tout contribuable y perd lors des faillites d’État.
 
Paul-Henri Hudon.
 
Sources:
Jean Hamelin dans la Revue d’histoire de l’Amérique française, vol XV, juin 1961, pages 24 à 35.  
Le registre de la fabrique Saint-Joseph-de-Chambly.


Illustration: Une monnaie de carte.

 

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