Le portrait de Madame Boileau PDF Imprimer Envoyer
Dimanche, 11 Mars 2018 00:00

 

MmedeGannesCette belle dame de la haute société pose pour le peintre François Malépart de Beaucourt. Le tableau à l’huile représente Marie-Josèphe Antoinette de Gannes de Falaise, épouse de monsieur René Boileau. La première séance a eu lieu le 8 novembre 1792, ici même, à Chambly. C’est l’époux de la dame qui nous l’apprend: «1792, novembre 8, M. Beaucourt, artiste, a commencé le portrait de ma chère femme…», note monsieur Boileau dans ses Manuscrits, un journal d’éphémérides dont une grande partie sera publié par un de ses descendants, le zouave Gustave-Alfred Drolet dans Zouaviana.

 

Madame pose vêtue d’une robe mauve rose, les épaules couvertes d’un fichu de mousseline transparente et festonnée de dentelle, – la même que celle qui orne les manches de la robe –, qui se referme par une rose. Sur sa perruque poudrée – en 1793, elle est toujours de mise –, la charlotte de mousseline, elle aussi festonnée de dentelle, est ceinte d’un ruban dont la couleur s’harmonise avec celle de la robe. Un plumet folichon complète l’élégante coiffure. L’avant-bras droit est gracieusement potelé, il s’élève dans un geste élégant destiné à mettre en valeur la main délicate parée d’une bague, bijou que Madame lèguera à son fils, le notaire René Boileau. Dans un pli de sa jupe, une montre retenue par une chaîne en or. Madame est assise sur un fauteuil Windsor capitonné de tissu rayé. La pose permet d’apercevoir l’ampleur de la robe et la ceinture, également festonnée de dentelle.
    
Quant à ce petit chien qui semble avoir tous les droits, un épagneul Royal King Charles, race préférée des princes anglais et de la malheureuse Marie-Antoinette, il rappelle sans conteste que le sujet du portrait est de noble origine.
    
Noble, Madame l’est jusqu’au bout des ongles. Née à Trois-Rivières le 4 juin 1758, son père est Charles de Gannes, sieur de Falaise, lieutenant dans les troupes de la marine, il appartient à une noblesse française et poitevine remontant au XIVe siècle. (Le château de Falaise existe toujours dans la commune de Les-Ormes-sur-Vienne.) Sa mère, Madeleine-Angélique de Coulon Villiers, est la nièce de la célèbre Madeleine de Verchères.
    
Digne et élégante, au moment où Madame se fait portraiturer, elle a déjà mis au monde treize enfants. Elle en aura quatre de plus. Et de ses dix-sept enfants, quatre seulement parviendront à l’âge adulte : René, l’aîné, sera notaire; Emmélie épousera le docteur Timothée Kimber en 1822; Sophie a épousé le marchand et futur seigneur de Cournoyer Joseph-Toussaint Drolet en 1812; Marie-Anne-Zoé, la benjamine née en 1799, qui épousera le marchand Joseph Porlier.

 

Le sourire n’est pas de mise

 

Madame ne sourit pas. C’est une convention établie. Le rire rabelaisien, impertinent et grossier, est réservé aux classes populaires. À la cour de Louis XIV, le courtisan veille à ce son visage exempt de barbe – comme le veut la mode du siècle – ne trahisse pas ses émotions. Cette convention qui a encore cours à l’époque des Lumières, la grande peintre Louise Élisabeth Vigée Lebrun (1755-1842) la fera voler en éclats. François Malépart de Beaucourt (1740-1794), qui est son contemporain et a longuement séjourné en Europe, n’a pas cette audace et reste classique.

 

Malépart de Beaucourt

 

Peintre canadien né à La Prairie, François Malépart de Beaucourt effectue un long séjour en Europe et en France entre 1773 et 1784, notamment à Bordeaux où il vit de son art. Par la suite, le peintre aurait vécu aux États-Unis. De retour au pays en 1792, en juin, le peintre offre ses services dans la Gazette de Montréal. Il affirme être membre de l’Académie de Bordeaux. Monsieur Boileau n’hésite pas à l’engager, d’autant que les deux hommes appartiennent à la franc-maçonnerie.    

 

Un tableau que l'on croyait perdu
    
Ce tableau de madame de Gannes de Falaise, certains historiens de l’art croyaient en avoir perdu la trace du tableau. Il appartient à une collection privée, celle de la famille de monsieur Charles Cell, résidant du Massachussetts. Par sa mère, Dorothy Porlier Cell, ce monsieur est un descendant direct de Marie-Anne Zoé Boileau.
    
Monsieur René Villeneuve, conservateur au département d’Art canadien du Musée des Beaux-Arts du Canada, s’est rendu par deux fois chez madame Cell. Cette dame est décédée… Par le plus grand des hasards, au moment où le mouvement de sauvegarde de la maison René-Boileau à Chambly faisait les manchettes, son fils, Charles Cell communiquait avec monsieur Villeneuve à propos du portrait de son ancêtre. C’est ainsi que le descendant de cette importante famille du Chambly ancien est entré en communication avec la Société d'histoire de la seigneurie de Chambly. En plus de ce portrait de famille, monsieur Cell est propriétaire des manuscrits originaux de son ancêtre René Boileau et nous a transmis des numérisations de ces documents qui sont tous rédigés en français. En échange de leur transcription, il a fait don à la SHSC d’une numérisation de haute qualité de ce portrait de famille. L’original de François Malépart de Beaucourt reste en sa possession.
    
La photo – quasi grandeur nature – a été encadrée et orne désormais les murs du siège social de la SHSC.
   

Louise Chevrier
romancière et historienne

 

Notes

1 - La maison familiale des Boileau se trouvait exactement à l’endroit où se situe aujourd’hui la maison Larocque, 600, rue De Salaberry, celle qui se rattache à l’ensemble de la résidence Les Bâtisseurs.

 

2 - Drolet, Gustave-A., Zouaviana, Chez Eusèbe Sénécal imprimeur, édition de 1898. Dans un livre où il raconte ses souvenirs de zouave pontifical, Gustave-A. Drolet évoque son ancêtre, monsieur René Boileau de Chambly. À la fin de son livre, Drolet publie «Cahier de mon arrière-grand-père». Il s’agit d’un des manuscrits de monsieur Boileau dans lequel il tient des éphémérides et un carnet mondain. La SHSC possède un exemplaire de Zouaviana dans sa collection de livres rares.

 

3 - À propos du sourire, voir Colin Jones, Le sourire, in Histoire des émotions, tome 1 : De l’Antiquité aux Lumières, sous la direction de Georges Vigarello. À propos de Louise Élisabeth Vigée Lebrun voir Haroche-Bouzinac, Geneviève, Louise Elisabeth Vigée Lebrun, Histoire d’un regard, Flammarion 2011.

 

4- Sur ce peintre canadien, voir Major-Frégeau, Madeleine, La vie et l’œuvre de François Malépart de Beaucourt, Série Arts et Métiers, ministère des Affaires Culturelles, 1979; et, de la même auteure, Malépart de Beaucourt, François, article dans le Dictionnaire biographique canadien en ligne.

 

 

 

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